Chômage : le couple peut en faire les frais

ruptureContrairement au célèbre adage, on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. En tout cas pas longtemps.

Et pour cause, amoureux ou pas, il faut payer le loyer, faire les courses et régler la facture de téléphone, d’où l’importance d’avoir un emploi.

Sans compter que l’accomplissement de chacun passe aussi par sa réussite professionnelle. Mieux, celle-ci serait un pilier fondateur de la vie conjugale.

Pourtant, à l’heure où la crise frappe de plus en plus de foyers, le chômage s’invite au cœur de la vie à deux et menace l’équilibre du couple : que vit celui qui est privé d’emploi ? Qu’en est-il de son partenaire ? Quelles sont les répercussions d’une telle situation sur le quotidien du couple et dans quelle mesure hommes et femmes la vivent-ils différemment ?

La peur du lendemain

On a beau dire et répéter que l’argent ne fait pas le bonheur, la réalité, on ne le sait que trop bien, est toute autre. Sans crouler sous les millions, il est important de se sentir à l’abri du besoin, plus encore lorsqu’on est en couple, et plus encore lorsqu’on est parents. Alors évidemment, se retrouver au chômage du jour au lendemain, c’est faire face à la panique, à l’angoisse, aux doutes quant à l’avenir. Quand Laurence, 42 ans, se fait gentiment remercier par son patron, après 10 ans de bons et loyaux services, sa première pensée, se souvient-elle, est pour sa famille : « De nos jours, il est difficile de vivre avec un seul salaire. Pour Ruben et moi, c’était déjà difficile de joindre les deux bouts. Alors quand je me suis retrouvée au chômage, j’ai tout de suite pensé « et si je ne retrouvais plus de travail, et si on ne parvenait plus à couvrir les frais de la maison, des enfants, des écoles, du loyer »… je n’en dormais plus, un sentiment très fort d’insécurité m’a submergée, et là, les problèmes dans mon couple ont commencé… »

Ces problèmes dont parle Laurence, ils sont nés, non pas de soucis budgétaires, mais « du stress, de la peur, du sentiment de culpabilité aussi. Au départ, mon mari a essayé de dédramatiser la situation, de me soutenir en me disant que je retrouverais très vite du travail, etc. Mais au bout du compte, j’ai fini par lui communiquer mon angoisse, et puis j’étais devenue exécrable, je m’engouffrais dans la déprime, à chaque tentative ratée de trouver un nouvel emploi, je sombrais dans la déprime. Bref, le quotidien était devenu invivable. Et le fossé entre nous s’est creusé chaque jour un peu plus… »

Quand l’habit fait le moine

Si tomber amoureux ne répond a priori à aucun critère rationnel, il y a dans les rapports amoureux quelque chose de l’ordre du mythe : l’autre nous fascine, nous éblouit, on admire l’homme ou la femme qu’il/elle est, et bien souvent, on l’idéalise. Y compris professionnellement. Entendez par là que si madame tombe amoureuse d’un avocat ou si monsieur craque pour une hôtesse de l’air, il y a de fortes chances pour que la « fonction » ait joué un rôle dans le processus de séduction, parce qu’à l’instar des critères physiques ou autres, le métier que nous exerçons définit lui aussi qui nous sommes. Dans cette affaire, la notion d’argent est secondaire, c’est l’image de l’autre qui est mise à mal. Pour Mélissa, 32 ans, le doute n’est pas permis, c’est bien ça qui a posé problème : « Je travaille dans une boite informatique et j’ai rencontré Cyril sur mon lieu de travail, c’était un client de la plus haute importance, il occupait un poste à haute responsabilités dans une banque. D’emblée, je l’ai trouvé beau, classe, charismatique. Puis on a fait connaissance, j’en suis tombée amoureuse et ça s’est terminé par un mariage, l’an dernier. Depuis quelques mois, Cyril est au chômage, et notre couple bat de l’aile. La vérité, même si elle est blessante pour lui, c’est que le voir comme ça, trainer à la maison toute la journée, je ne supporte pas. Je suis tombée amoureuse d’un homme actif, charismatique, influent. De monsieur paye tout et contrôle tout, je suis passée à monsieur prépare le diner et fait les machines. Je sais, c’est nul, mais je n’y peux rien, c’est comme un mythe qui s’est effondré et du coup j’ai du mal à le soutenir dans cette épreuve difficile, je l’accable de reproches, je voudrais qu’il se batte davantage pour retrouver du travail. Au lieu de ça, il déprime et se lamente en permanence… »

Régler ses comptes…

Quand on aime, on ne compte pas… Mais alors quand on se met à compter, on ne s’aime plus ? Pas aussi simple, évidemment. Mais une chose est sûre, quand les fins de mois se font difficiles, quand les privations se multiplient, cela se répercute forcément sur le quotidien du couple. Et une crise qui éclate pour des questions d’argent agit parfois comme déclencheur de tous les griefs refoulés. Laurence confirme : « Quand  vous commencez à vous priver de tout, à ne plus aller au restaurant en amoureux, quand vous ne partez plus en vacances et que vous comptez le moindre euro dépensé, croyez moi vous avez beau vous aimer, la vie est moins douce et ça devient très facile de se disputer pour un oui ou pour un non,et du coup tout est bon pour en vouloir à l’autre, tout y compris les choses qu’on a tues jusque là sous couvert de l’amour porté à l’autre … »

Pour Mélissa, l’heure n’est pas encore venue de se mettre à compter, mais l’angoisse gagne du terrain : « Grâce au chômage de Cyril, on ne ressent pas vraiment encore, du moins d’un point de vue purement financier, les effets de ce changement. Mais bien sûr, la peur qu’il ne retrouve pas du travail tout de suite plane au dessus de notre vie actuelle et ça aussi, ça joue sur mes humeurs et la façon dont je me comporte avec lui. Je lui en veux inconsciemment de ce changement dans nos vies, mais comme j’ai du mal à l’avouer et que quelque part, j’ai honte de moi, eh bien je me défoule sur lui… » Et d’ajouter, anxieuse : « J’aime mon mari, mais si, en plus de le savoir inactif, je devais travailler pour deux et faire attention au moindre sou dépensé, il se pourrait que je ne tienne pas longtemps… Pourvu que ça n’arrive jamais. »

Hommes, femmes, mode d’emploi

Dans le domaine, pourtant, hommes et femmes ne semblent pas tout à fait logés à la même enseigne. En effet, en dépit de la libération sociale dont les femmes ont fait l’objet ces dernières années, l’archétype du mâle subvenant aux besoins du ménage reste ancré dans les esprits, rendant ce genre de situations bien plus difficile pour eux. Une femme verra beaucoup plus facilement le bon côté des choses, aura tendance à transformer cette mauvaise passe en aubaine, l’occasion par exemple de s’occuper des enfants, de son foyer, de prendre du temps pour elle, pour ensuite mieux repartir. Ses craintes, lorsqu’elle en aura, relèveront davantage des soucis financiers. Chez l’homme, en revanche, être celui qui ne travaille pas peut très vite faire naitre un sentiment de « castration », comme une atteinte à sa virilité.

Mieux, cette différence de perception est tellement inscrite dans les consciences qu’elle se reflète également chez la femme. Stéphanie, 35 ans, est consultante dans une boite d’audit, son mari, quant à lui, est au chômage depuis 2 mois. Pourtant à l’abri du besoin, le couple traverse une sérieuse crise depuis cet incident, et la raison avancée par Stéphanie est pour le moins surprenante : « On vivait déjà mal le fait que je gagne ma vie mieux que mon mari, c’était contraire à l’ordre des choses, il avait un peu perdu son rôle d’homme, mais aujourd’hui qu’il n’a plus de travail, c’est pire que tout : lui se sent inutile, privé de sa virilité, moi j’ai beau me dire que c’est passager, mais être avec un homme qui ne travaille pas, c’est peu valorisant pour une femme, même pour une femme comme moi. Quoi que je puisse laisser penser, j’ai moi aussi besoin de me sentir protégée et d’être admirative de l’homme qui partage ma vie, c’est fondamental. La survie de mon couple en dépend. »

Au final, les répercussions du chômage dans le couple ne sont pas uniquement financières. Ce changement bouscule aussi un certain nombre de repères, ébranle les habitudes et entame parfois l’image qu’on a de l’autre. La solution ? Ne surtout pas se laisser aller à la déprime, rester positif et se dire que tout rentrera dans l’ordre, tôt ou tard. Pourvu que ce soit tôt.